Plus une place libre pour assister, ce lundi 4 mars 2024 au Théâtre des Champs Elysées, à l’unique représentation – donnée en version concert – de l’opéra de Georges Bizet : Les Pêcheurs de Perles. C’est un euphémisme d’affirmer que la musique de Bizet fait aujourd’hui recette, elle qui fut, en son temps, tant décriée. A la création, à Paris en 1863, de ces fameux Pêcheurs de Perles, la réception fût plus que réservée : il est vrai que l’oeuvre, tout en demeurant fidèle aux canons de l’opéra français de l’époque, avait quelque peu dérouté par un certain « dramatisme » inhabituel.
En effet, à y regarder de plus près, les aventures tumulteuses de Leïla, Nadir et Zurga – au pays imaginaire de Ceylan – sont particulièrement terribles, et se terminent dans le sang : c’est le cas de Zurga, élu peu avant « Roi » par sa communauté, mais exécuté en raison de sa trahison. N’a-t-il pas laissé transparaître un penchant amoureux – interdit ! – pour Leïla ?…. On ne badine pas avec l’amour au pays des Brahmanes, chasteté oblige de la prêtresse Leïla ! Enfin, Zurga n’a-t-il pas facilité la fuite des amants sacrilèges, Nadir et Leïla ? Georges Bizet tisse sur ce drame une musique souvent sublime où la puissance dramatique côtoie la miniature intime. L’action ne laisse jamais la musique de côté ; au contraire, la musique porte l’action qui avance toujours dans cet ouvrage assez bref, en trois actes.
La représentation a tenu, en grande partie, ses promesses. Seule « petite » déception, la Leïla de la soprano franco-américaine Sandra Hamaoui ; certes, elle exprime tout au long de la représentation une fragilité qui sied bien à son personnage, ballottée entre amour et serments. Mais son chant manque parfois de rondeur et d’ampleur, surtout dans les deux premiers actes ; il se fait plus tendre et plus expressif sur la fin de l’oeuvre.
Le Nadir du ténor américain Jonah Hoskins incarne avec une belle sensibilité ce rôle mythique, et restitue bien les doutes et les tourments de son personnage. Il est servi par un timbre fin et émouvant, manquant en revanche parfois d’un peu de puissance. Son air « Je crois entendre encore » (pour lequel le public est venu l’entendre…) est réussi et soulève l’enthousiasme de la salle.
Zurga est, quant à lui, interprété par le baryton canadien Joshua Hopkins. Sa puissance, la qualité de sa diction, la clarté de son français, et l’émotion qu’il met dans son interprétation constituent un des grands plaisirs de la soirée, notamment dans cet aria célèbre « L’orage s’est calmé » (Acte II). Lui et Nadir affichent une belle complicité amicale et musicale dans le fameux duo « Au fond du temple saint » (Acte I).
La partition le rend moins présent que les autres solistes: c’est le Nourabad de l’excellente basse française Matthieu Lécroart qui, arc-bouté sur les principes, incarne bien la rigidité et l’aveuglement religieux. Il fait merveille dans son dernier air, à l’Acte III, « Sombres divinités« .
Les déplacements scéniques ne constituent pas à proprement parler une « mise en espace », mais ils sont nécessaires, et ici suffisants. Avec quelques belles surprises : le chant, à la fin de l’Acte III, de Leïla et de Nadir, les deux amoureux fugitifs se répondant chacun d’un bord opposé du 2ème balcon ; mais également, le hautboïste au début de l’Acte III, quittant les coulisses et rejoignant l’orchestre par l’avant-scène…
La très belle surprise – une fois n’est pas coutume – vient du chef italien Lorenzo Passerini. Il ne ménage pas ses efforts pour dynamiser son instrument, l’Orchestre de chambre de Paris qui n’est pas pléthorique et ne constitue pas une formation lyrique. Sa direction intense et précise insuffle tout au long de l’ouvrage l’énergie nécessaire à l’orchestre toujours très impliqué. Elle restitue bien l’alternance de la puissance lyrique, notamment dans cette « Nuit d’effroi » à l’Acte II, et de l’introspection anxieuse de Nadir ou de Leïla, notamment dans leurs soliloques respectifs. Une belle soirée lyrique au TCE !
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CRITIQUE, opéra (en version de concert). PARIS, Théâtre des Champs-Elysées, le 4 mars 2024. BIZET : Les Pêcheurs de perles. S. Hamaoui, J. Hoskins, J. Hopkins… Orchestre de Chambre de Paris / Lorenzo Passerini (direction). Photo (c) Marc Portehaut.
VIDEO : Roberto Alagna chante la romance de Nadir « Je crois entendre encore » dans « Les Pêcheurs de perles » de Georges Bizet