Ravel, mécanique analytique
A quelques semaines de la parution de Shéhérazade par Véronique Gens, si proche du texte et diseuse imprévue autant que captivante, Karine Deshayes nous ravit également bénéficiant dans l’expression d’un mystère musical préservé, des teintes si délicates du Philharmonique Luxembourgeois. L’accord poétique, le dialogue des teintes atmosphériques entre voix soliste et halo orchestral réalisent un miracle d’enchantement et d’émerveillement. Dommage que la prise de son ne favorise pas davantage la voix: l’articulation de la diseuse perd en relief; et le texte, de sa consistance pourtant première. Asie laisse diffuser son parfum d’abandon sensuel, de ravissement serein. La flûte se replit sur son ombre fugace et L’indifférent passe tel un ange à la fois doux, hautain, inaccessible… La beauté du timbre vocal déploie une soie envoûtante, au risque de perdre l’intelligibilité du verbe poétique (défaut de la prise de son là encore qui semble privilégier les brumes de l’orchestre).
Les deux morceaux de bravoure exigeant plus de chair et d’articulation dramaturgique, Boléro et La Valse soulignent tout ce que l’Orchestre Philharmonique peut apporter dans la précision et le détail sans la puissance et peut-être une fièvre délirante qui doit submerger le discours, surtout pour La Valse. Le souci précautionneux de la clarté s’y enlise presque à force de transparence et pour vénéneuse que Ravel la conçut aussi, La Valse bien que somptueusement ondulante, ne nous emporte jamais, trop occupée à faire valoir le chatoiement sonore de sa robe instrumentale. Les uns applaudiront face à tant d’analyse et de soin du timbre; les autres trouveront le plat un peu fade ou d’une facture trop ouvragée…
Maurice Ravel (1875-1937): Alborada del gracioso, Boléro, Shéhérazade, Une Barque sur l’océan, la Valse, Pavane pour une infante défunte. Karine Deshayes,mezzo-soprano. Orchestre Philharmonique de Luxembourg. Emmanuel Krivine, direction. 1 cd Zig Zag. circa 1h. Enregistré au Luxembourg en septembre 2011. Note : @@